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 All the world is green [Solo | la Famille]

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MessageSujet: All the world is green [Solo | la Famille]   Dim 4 Fév - 14:18

Chapitre 1. De l’inconvénient d’être née.
(Morgane)




Thème



Morgane
Spoiler:
 





I fell into the ocean 
And you became my wife 
I risked it all against the sea 
To have a better life

Morgy you are the wild blue sky 
Men do foolish things 
You turn kings into beggars 
Beggars into kings






Toujours le même rêve. Je suis à ses côtés dans un bar de Kazinopolis. Elle drague une autre fille, elle boit un verre que j’ai concocté ; je connais toutes ses formules. Toutes. Pas une qui n’échappe à ce que j’ai en tête, dans les yeux. Je connais toute l’existence de ce liquide, du verre, tous les rapports de proportion, le dosage, les proportions, le poids, l’inertie dans la main ; chaque défaut et aussi ce qui compose le mélange. J’arrive, en poussant les formules, à savoir même où se trouvent les résidus invisibles à l’œil nu...poussières d’usine, cuves mal nettoyées, l’air ambiant du bar fait d’humidité, d’odeurs de parfums, encens, produits de nettoyage. Je sais voir, je peux tout voir. Pendant que j’analyse le breuvage, elle est partie avec la fille. Je me suis perdue dans mes contemplations ; elle est partie sans que je m’en aperçoive. Puis je me tourne je tombe nez à nez avec son visage qui sourit. Il devient celui de Lili-Anna ; je sens alors l’éclair gris et froid de l’acier qui entre dans mon abdomen. Assassinée. Tuée. La fin du monde des rêves. Je suffoque, je veux crier et ma bouche tordue s’ouvre comme la gueule d’un serpent. Rien ne sort. Ni cri ni larme ni l’horreur de mon corps paralysé. Elle sourit et vient lécher chacune de mes lèvres abandonnées, livrées à ses vices. Je me réveille en sursaut dans ma chambre, dans le monde des rêves. Je me rappelle que je suis voyageuse : qu’à force de ne rien faire, je m’endors dans Dreamland, et je tombe dans des rêves qui n’ont rien à envier aux cauchemars que les voyageurs doivent battre chaque nuit. J’ai déjà un pouvoir, je suis donc condamnée à vivre ces cauchemars dans Dreamland, me réveiller depuis ma chambre que je partage en collocation avec la quinzaine de frères de Jock, mon Opérateur, mon seul ami et mon confident. Une des raisons qui pourrait me pousser au suicide ; si je n’avais pas une montagne d’ennemis à abattre.



- Dis Joy, tu vis ou tu rêves ?
- Les voyageurs ne savent pas répondre à cette question, Morgy.
- Mais toi, tu le peux, j’en suis sûre.
- Je pourrais m’en tirer avec une pirouette. Une connerie qui fleure bon la vieille philosophie rance, qui n’est au final qu’une question de formule. « Je vis mes rêves et je rêve ma vie ». Ce serait la réponse des voyageurs, elle est jolie et concise. Mais naturellement fausse.



Elle me sourit. Avec sa compassion dont elle camoufle toujours l’intensité, derrière ses lunettes de soleil et sa classe de femme fatale. Morgane, ma rencontre du moment. Je parle de rencontre, car on ne s’aime pas ; on ne fait que se fréquenter - faire parler nos entrecuisses quand on s’ennuie. Même pas un plan cul, même pas un amour ; juste une rencontre. Une créature qui s’ennuyait depuis des siècles au Royaume Chlorophylle. Elle était fleuriste, comme une bonne partie des créatures du royaume ; elle s’ennuyait ferme. Partie une nuit, jamais revenue. Elle fut chanteuse, danseuse dans le Dream Box, à faire la pute de luxe, la cruche pour des hommes en manque de tout. Serveuse, animatrice à Félinia, combattante de catch à Fightland...elle a eu dix mille métiers, des situations improbables ; des amours à la pelle, toutes foireuses. Les meilleures comme les pires. Elle recherche la rencontre, ici elle est servie, je ne suis qu’un mauvais présage. Un mirage de passage. Un insecte éphémère qu’elle se plaira à allumer comme un feu juste avant la pluie. Elle me sourit et ses yeux derrière ses lunettes noires me font l’amour, je le sais, je le sens. Je connais la formule.


- Tes collocs sont là ce soir ?
- Non, mais je dois bosser pour mon patron.
- Encore ? Tu le préfères à moi, c’est ça ?
- Carrément ! Je vois ses yeux de temps en temps, au moins !
- D’accord, j’ai compris ! Je vais aller draguer une fille, juste pour te rendre jalouse ! Tu as ton patron, j’ai bien le droit de trouver une petite travailleuse moi aussi !
- Malgré tes lunettes de façade, je sais que tu rigoles avec la patte d’oie de tes yeux.
- Tricheuse !



J’ai reçu une mission depuis deux jours : c’est pour cette nuit. Un magnat qui veut racheter une parcelle de la Forêt des Rêves pour transformer le bois en meubles bon marché. Encore un salaud qui va défoncer la beauté naturelle du monde pour son propre profit. Vendre des merdes inutiles à des créatures qui vont s’endetter pour acheter ce dont elles peuvent se passer. Tout ça ne me regarde plus ; les idéaux c’était avant, quand j’espérais encore défendre la beauté du monde. Quand ce monde méritait d’être sauvé, à commencer par les Seigneurs. Or, dans les rêves ou dans la vie réelle, les puissants restaient proches des salauds, et les salauds s’étalaient sur mes ordres de mission. Une manière comme une autre de rendre la justice. Je me prépare dans un local dont je suis la seule à connaître l’existence ; je recharge mon téléphone mobile pour rester en contact avec mon Opérateur, Jock bien sûr, qui connaît très bien mes rituels de mort imminente : ne pas me déranger avant, me surveiller pendant, me tenir compagnie après. Il m’est arrivé, une fois, d’avoir l’envie tenace de quitter les rêves – définitivement. Je ne répondais plus aux appels de l’Opérateur, il m’a tracé et m’a retrouvé sur le toit du plus grand casino de Kazinopolis. Il a sauté avec moi dans le vide, j’ai activé ma formule de vol pour le sauver. Juste lui, oui. C’est à ce moment que j’ai basculé. J’ai pris conscience que l’avenir ne dépendait toujours que de moi. Pour citer Cummings : un homme menacé doit savoir retrousser ses manches, hisser le drap noir, et commencer à couper des gorges. J’ai commencé par la mienne, de gorge, et j’ai fait la liste sur mon drapeau de tous les cous qu’il me restait à couper avant de sauter pour de bon dans le grand vide. Que je vive, que je rêve, qu’importe. Mais à partir de cette nuit, j’ai su. Je n’étais jamais seule. Jock est, malgré ses bêtises, celui qui donnerait sa vie pour me sauver. Je me suis aperçue que je ne pourrais jamais lui rendre la pareille. La fragilité de la vie humaine nous rend égoïste, dans Dreamland. J’ai également su qui j’étais : une prisonnière en sursis. Et à ce moment précis, tout s’est éclairé. Prisonnière en sursis, je n’avais plus rien à perdre ; plus rien à avoir encore plus à perdre, plus exactement. J’étais donc la plus libre possible ; la plus libre de cette ville, la plus libre pour mettre en place le futur tel que je le concevais. Tout commença à ce moment.



Je me mets en route ; au volant de Mylène, comme souvent. Je me mets toujours assez loin du lieu-dit, pour éviter le repérage facile. On me connaît dans la Famille, on sait  dans quoi je roule. Après l’arrêt, je m’envole et je disparais comme une balle. Je sais qu’ils ont des yeux et des oreilles partout, autant en diminuer le nombre le plus possible. J’arrive dans la zone, un restaurant chic de la ville, au dernier étage d’une tour qui fait office de casino, hôtel de luxe, restaurant, boîte de nuit, salons privés, piscines sur les balcons. Bien sûr le tout est d’une confidentialité criminelle. Je repère toujours la cible une à deux heures avant, pour faire une échelle de difficultés. Si c’est impossible, je repousse l’heure de l’exécution. Si c’est possible, je blinde l’endroit de formules. Imparable. La Famille le sait bien, je suis la meilleure actuellement en ville. Aucune faute. Aucun repérage. Aucune bavure. Aucun tir en trop. Chirurgicale et dangereuse, qu’ils ont marqué sur ma fiche. Tremblez, les gars, vous trembleriez encore plus si vous saviez ce que je prépare pour vos carcasses pitoyables. J’esquisse un sourire dans ma tenue de soirée, une robe qui fleure bon la bourgeoise entretenue, les cheveux lissés et relâchés vers l’arrière.



Tenue de la nuit:
 




C’est un vêtement à la fois court comme il faut pour happer les regards envieux, et tout à fait à propos dans la place. Ça pue la thune et le sexe, les salauds les pervers les furieux et les prêts-à-tout-pour-tirer-un-coup. A force de fréquenter Kazinopolis, je me dis qu’il y a un truc à savoir sur cette ville. On met de côté Athia dans l’équation. Généralement, plus c’est richement décoré, plus ça cache l’odeur de la merde qui dégouline de partout. Ici on met du doré au-dessus du puits de chiasse, mais quand tu connais bien les habitudes, tu vois bien le bouillon, la mélasse merdique qui va t’exploser à la gueule. Ça forme un tout. Après un tour aux machines à sous, me voilà donc au restaurant, à quelques tables de la cible. Assez beau gosse, le gars. Je m’attendais à un bedonnant chauve et avec des complexes à la pelle, c’est complètement l’inverse qui se trouve sur ma liste à abattre. Haut, fort, fier, belle gueule et de ce que je peux entendre, il monopolise la conversation en faisant rire les créatures masculines autour de la table. Il mange les plats les plus chers et en laisse la moitié. Il veut montrer qu’il a les moyens et qu’il peut tout se permettre. Tout en le regardant, je déguste mon entrée et un verre de vin blanc, cuvée spéciale des vignes carmin du Royaume de l’Alcool. Un pur délice. C’est criminel d’en laisser la moitié juste pour la frime.



Puis je la vois arriver. Morgane. Accompagnée par trois filles habituées des marches pécuniaires. Oh, je ne me fais aucune illusion. Je sais qu’elle arrondit ses fins de mois à l’aide du talent naturel de son cul, mais là je dois avouer que ça tombe mal. C’est le problème avec les rencontres : j’ai toujours du mal à les laisser en vie si elles se dressent sur mon chemin. Elle s’assoit à côté d’un des types, pas la cible. Mais elle est rigole beaucoup, comme je ne l’ai jamais vue rigoler. Elle n’a pas ses lunettes de soleil ; je la découvre artificielle et mondaine. Avec toute sa beauté, son impertinence qui passe par l’arête de son nez que j’embrasse souvent, les rides de son front quand elle pose une question, ses yeux qu’elle ne me réserve qu’entre nous  ; mi-clos quand elle sent l’orgasme déferler dans son corps. Soudain, alors que je sors mes billes les unes après les autres et que je les dispose dans toute la salle, elle me regarde. Elle m’a vue, quelques instants avant. Je le vois à sa tête, encore choquée mais impassible ou presque. Le regard fixe, on se met à se parler les yeux dans les yeux ; c’est une scène de rupture qui m’ouvre en deux, comme le tranchant gris et froid de l’acier dans l’abdomen. Bien sûr elle ne sait pas pourquoi je lui donne ce regard, elle le sait, juste. On s’est assez rencontré pour le savoir. Une larme est abandonnée sur sa joue fardée pour plaire, et les hommes autour d’elle la questionne. Mais elle me regarde. Donc, ils me regardent.



Ça va assez vite, surtout quand je ne suis pas d’humeur. Les trois pyramides rouge sang se plantent dans le corps de la cible, qui n’a pas le temps de hurler. Une pyramide au front, l'autre dans un poumon, la dernière au cœur. Je m’assure toujours de bien tuer, on sait jamais. Les billes fracassent les crânes des hommes et des femmes autour de la table. Il n’y a eu aucun cri sauf celui de Morgane, qui attire du coup les clients en train de manger et les serveurs. Je tourne sur moi-même et je fais valser les couteaux dans les gorges. Dix secondes plus tard, la salle est totalement déserte, les cuisiniers se sont enfuis depuis les cuisines et j’ai tué le maître d’hôtel qui a tenté de me tirer dessus. Restaurant criminel : tu ne portes pas d’armes quand tu sers la bouffe, question de logique. Implacable. Je m’avance vers Morgane, qui me découvre elle aussi pour la première fois.



- Alors c’est ça, ton patron ?
- Oui. Je te renvoie la question.
- Depuis quand tu fais ça ?
- Depuis que je ne suis plus Joy, mais Dantès.
- Dantès, l’assassin de la Famille dont on parle en ville ?! C’est toi ?
- Manifestement. Morgane, prépare-toi.
- Joy...non ! Je t’en supplie, ne fais pas ça ! On s’aime ! Hein on s’aime ? Je suis ta nana, tu me l’as dit ! Je sais que tu as des sentiments ! Écoute je...je m’en fiche de ton métier ! Je peux faire tout ce que tu veux pour toi, tu le sais bien ! Je suis sûre que je peux te faire arrêter de tuer ! Crois-moi, tout ça, ça peut s’arrêter ! Fais-moi confiance !
- Morgane, tu as oublié tes lunettes de soleil. Je sais quand tu mens, tes pupilles s’agrandissent. Ils ont tous le même regard quand ils me supplient.
- Qui ?
- Mes cibles.
- Oh non non non ! Non Joy ! NON ! Arrête je t’en prie ! Pitié !!
- C’est rien de personnel, Morgane, c’est juste une mauvaise rencontre.



Pas le temps pour elle de hurler, elle est déjà morte à l’intérieur. Pour ça qu’elle me séduisait. Son corps retombe ; une pyramide a fracassé son cou et est ressortie de l’autre côté. Je prends un récipient contenant de la sauce tomate et je trace un F avec, sur le mur le plus proche. J’entends du remue-ménage dans les salles adjacentes ; il est temps pour moi de filer. Mission accomplie. Je sors par la fenêtre, je la referme derrière moi alors que je vole, et je monte sur le toit du bâtiment. Mon téléphone sonne. Jock. La Famille sait déjà, c’est une certitude. Dans cette ville, derrière l'or les décors et la richesse, les murs ont des oreilles, et les jolies filles du sang sur les mains.




- Opérateur ?
- J’ai reçu un appel masqué venant d’une voix modifiée.
- Que se passe-t-il ?
- Y’a une réunion prévue bientôt. Les trois clans se réunissent dans un lieu qui te sera communiqué le moment voulu.
- Les trois clans, tu es sûr ?
- Absolument Dantès. Les trois généraux des Tontons seront présents, et ta présence est requise auprès de l’homme de confiance du Patron.
- Quel est l’objet de cette réunion ? On n’a pas eu ça depuis pas mal d’années !
- De ce que je sais, les chiens de Canin-Ville vont braquer un casino dans la journée, et on se partage le butin et les chiens qui vont se faire choper par l’un des Tontons. Le reste est vague.
- Je vois, je vais gérer. Rien à dire sur ce soir ?
- Si. Je te prépare ton lit, un bon chocolat chaud et une oreille attentive.
- C’est fini ce temps-là, Opérateur.
- C’est bien ça qui m’inquiète. A tout à l’heure.







Pretend that you owe me nothing
And all the world is green
We can bring back the old days again
When all the world is green




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